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Cloud high

Souveraineté numérique et cloud : comprendre les enjeux

17 min de lecture

Vos données sont hébergées dans le cloud. Mais où exactement ? Et surtout, qui peut y accéder ? Si vous utilisez un fournisseur américain comme AWS, Microsoft Azure ou Google Cloud, vos données — même hébergées en France — peuvent être légalement accessibles aux autorités américaines. Ce guide vous explique pourquoi la souveraineté numérique est devenue un enjeu stratégique, et comment SecNumCloud et les clouds souverains français permettent de reprendre le contrôle.

  • Ce qu’est la souveraineté numérique et pourquoi elle vous concerne
  • Les risques concrets des lois extraterritoriales (Cloud Act, FISA)
  • Ce que garantit (et ne garantit pas) la qualification SecNumCloud
  • Quels fournisseurs français sont qualifiés SecNumCloud
  • Le cas controversé de S3NS (Thales/Google) et ce qu’il révèle
  • Comment faire un choix éclairé pour vos données sensibles

Prérequis : aucun. Ce guide est accessible à tous ceux qui utilisent ou envisagent d’utiliser des services cloud.

Le problème : vos données ne vous appartiennent pas vraiment

Section intitulée « Le problème : vos données ne vous appartiennent pas vraiment »

Beaucoup d’entreprises pensent que stocker leurs données « en France » ou « en Europe » suffit à les protéger. C’est une illusion dangereuse.

Exemple concret : vous êtes une PME française et vous stockez vos données clients sur Microsoft Azure, dans un datacenter situé à Paris. Vous pensez être en sécurité ? En réalité, si les autorités américaines demandent à Microsoft l’accès à vos données, Microsoft est légalement obligé de les fournir — même si elles sont physiquement en France.

Pourquoi ? Parce que Microsoft est une entreprise américaine, soumise au droit américain. Et le droit américain a une portée extraterritoriale.

Une loi extraterritoriale s’applique au-delà des frontières du pays qui l’a adoptée. Concrètement :

SituationCe que vous pensezCe qui se passe réellement
Données sur AWS Paris« Mes données sont en France, protégées par le droit français »Les États-Unis peuvent exiger leur transmission
Contrat avec filiale européenne« Je contracte avec AWS Europe, pas AWS USA »La maison mère américaine reste soumise au Cloud Act
Chiffrement des données« Mes données sont chiffrées, personne ne peut les lire »Le fournisseur peut être contraint de fournir les clés

Le Cloud Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act) est la loi la plus connue. Adoptée en mars 2018, elle permet aux autorités américaines (FBI, NSA, DOJ) d’exiger l’accès aux données stockées par des entreprises américaines, quel que soit le pays où ces données sont hébergées.

Ce que dit la loi :

  • S’applique à toutes les entreprises américaines (AWS, Microsoft, Google, Oracle, Salesforce…)
  • Concerne les données stockées partout dans le monde
  • Permet des demandes via mandat ou citation à comparaître (subpoena)
  • Prévoit des mécanismes de contestation (mais l’entreprise doit prouver que la demande viole le droit local)

Implications concrètes :

Type de donnéesRisque
Données clientsAccessibles aux autorités US sans votre consentement
Secrets commerciauxPotentiellement exposés (espionnage économique)
Données de santéViolation potentielle du RGPD et du secret médical
Données stratégiquesRisque géopolitique pour les entreprises sensibles

La section 702 du FISA autorise la NSA à collecter des données sur des citoyens étrangers (non-américains) qui transitent par des infrastructures américaines. Cette loi cible explicitement la surveillance de masse.

Différence avec le Cloud Act :

AspectCloud ActFISA 702
ObjectifEnquêtes criminellesRenseignement étranger
CibleDonnées spécifiquesSurveillance de masse
TransparenceL’entreprise peut contesterSouvent classifié (secret)
NotificationPossible (sous conditions)Généralement impossible
LoiPaysPortée
PATRIOT Act (2001)États-UnisLutte antiterroriste, accès aux données
National Intelligence Law (2017)ChineOblige les entreprises chinoises à coopérer avec les services de renseignement
UK Investigatory Powers Act (2016)Royaume-UniPouvoirs de surveillance étendus post-Brexit

SecNumCloud : le référentiel de confiance français

Section intitulée « SecNumCloud : le référentiel de confiance français »

SecNumCloud est une qualification de cybersécurité délivrée par l’ANSSI (Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information). Ce n’est pas un label politique ou commercial : c’est un référentiel technique exigeant qui couvre près de 1 200 points de contrôle.

Ce que SecNumCloud garantit :

  • Sécurité technique : architecture, chiffrement, cloisonnement, détection des incidents
  • Immunité juridique : le prestataire doit être européen (siège et capital) et conserver un contrôle exclusif sur les données
  • Continuité de service : protection contre les scénarios de « kill switch » (coupure imposée par un tiers)
  • Localisation : données hébergées dans l’Union européenne

Ce que SecNumCloud ne garantit pas :

  • L’indépendance technologique totale (dépendances à des composants non-européens possibles)
  • Une protection absolue contre toutes les menaces
  • Un choix politique ou industriel (c’est une qualification technique neutre)
DomaineExigences principales
JuridiqueSiège en UE, capital européen, pas de soumission à des lois extraterritoriales
DonnéesHébergement en UE, chiffrement au repos et en transit
ExploitationAutonomie opérationnelle, pas d’accès pour les fournisseurs tiers
RHHabilitations, séparation des responsabilités, contrôle des accès
IncidentsDétection, réponse, notification, SOC qualifié
ContinuitéRésilience, plans de reprise, indépendance vis-à-vis des fournisseurs

À janvier 2026, les fournisseurs ayant obtenu la qualification SecNumCloud 3.2 sont :

FournisseurOffre qualifiéeType
OUTSCALE (Dassault Systèmes)Cloud public IaaSCloud souverain français
OVHcloudHosted Private Cloud powered by VMwareCloud souverain français
Cloud TempleSecure Temple + PaaS OpenShiftCloud souverain français
WorldlineCloud Services Secured IaaSCloud souverain français
S3NS (Thales/Google)PREMI3NSCloud hybride (tech US, opération FR)

En cours de qualification :

  • Bleu (Orange/Capgemini/Microsoft) — Jalon J1 validé en novembre 2025
  • Scaleway, NumSpot, Free Pro, SFR Business

Source : ANSSI - Prestataires qualifiés SecNumCloud

En décembre 2025, l’offre PREMI3NS de S3NS a obtenu la qualification SecNumCloud 3.2. Cette décision a fait couler beaucoup d’encre et relancé le débat sur la définition même de la souveraineté numérique.

S3NS (prononcé « sense ») est une coentreprise créée par Thales et Google Cloud. Thales détient la majorité du capital et opère le service. Google fournit la technologie cloud (Compute Engine, Cloud Storage, BigQuery, GKE…).

C’est le premier « cloud hybride » — combinant technologie américaine et opération française — à recevoir la qualification SecNumCloud.

L’obtention du visa SecNumCloud par S3NS a ravivé les controverses sur la définition de la souveraineté numérique.

Les critiques :

ArgumentRéponse de l’ANSSI
« Google reste soumis au Cloud Act »Google n’a pas accès aux données ; S3NS (européen) conserve le contrôle exclusif
« La technologie est américaine »SecNumCloud n’interdit pas les technologies non-européennes, il exige le contrôle des données
« C’est une brèche dans la souveraineté »SecNumCloud est un référentiel de cybersécurité, pas de politique industrielle
« Risque de kill switch par Google »L’autonomie d’exploitation est vérifiée ; S3NS peut fonctionner sans Google

La position de l’ANSSI :

Vincent Strubel a clarifié que le risque des lois extraterritoriales est traité « par le contrôle effectif des données et des opérations », pas par l’exclusion systématique des technologies non-européennes. Google, en tant que fournisseur technologique, n’est pas en situation de « possession, custody or control » au sens du Cloud Act.

L’affaire S3NS révèle deux conceptions concurrentes de la souveraineté numérique :

Souveraineté juridique et opérationnelle

  • Définition : contrôle des données, immunité aux lois étrangères, autonomie d’exploitation
  • Critère clé : qui contrôle les clés de chiffrement et les opérations ?
  • Partisans : ANSSI, S3NS, Bleu
  • Position : un cloud peut utiliser de la technologie étrangère s’il conserve le contrôle exclusif des données

La réalité : aucune infrastructure cloud, même opérée par un acteur 100% européen, ne maîtrise l’intégralité de sa chaîne technologique (processeurs Intel/AMD, firmware, composants open source américains…). La question est donc de gérer les dépendances, pas de les éliminer totalement.

Bleu est un projet similaire à S3NS, porté par Orange, Capgemini et Microsoft. L’objectif : proposer les services Microsoft Azure et Microsoft 365 dans un cadre qualifié SecNumCloud.

État d’avancement (janvier 2026) :

  • Jalon J1 (engagement) validé en novembre 2025
  • Qualification complète attendue courant 2026

Le projet Bleu suscite les mêmes débats que S3NS : pour certains, c’est une avancée qui permettra aux administrations et entreprises françaises d’accéder à des services cloud avancés avec des garanties de sécurité ; pour d’autres, c’est une « souveraineté de façade » qui perpétue la dépendance aux géants américains.

Gaia-X : l’initiative européenne en difficulté

Section intitulée « Gaia-X : l’initiative européenne en difficulté »

Lancée en 2019 par la France et l’Allemagne, Gaia-X avait pour ambition de créer un « cloud européen » capable de rivaliser avec les hyperscalers américains. L’initiative a rapidement élargi ses objectifs pour devenir un cadre de confiance (framework) plutôt qu’une infrastructure cloud à proprement parler.

Ce que Gaia-X propose :

  • Des règles communes pour la portabilité et l’interopérabilité des données
  • Des labels de conformité pour les services cloud respectant les valeurs européennes
  • Un catalogue de services fédérant les offres des cloud providers européens

Après plusieurs années d’existence, Gaia-X fait l’objet de critiques récurrentes :

CritiqueExplication
« Gaia-X n’a rien livré de concret »Pas d’infrastructure cloud, juste des spécifications
« Les hyperscalers sont membres »AWS, Microsoft et Google participent à Gaia-X, ce qui dilue l’ambition souveraine
« Trop bureaucratique »Processus lents, gouvernance complexe
« Pas d’alternative réelle »Les entreprises utilisent toujours les mêmes cloud providers
Niveau de sensibilitéExemplesRecommandation
CritiqueDéfense, renseignement, infrastructure vitaleCloud souverain qualifié SecNumCloud (Outscale, Cloud Temple)
SensibleDonnées de santé, finance, R&D stratégiqueCloud qualifié SecNumCloud ou HDS
StandardApplications métier, données internesCloud européen (OVH, Scaleway) ou hyperscaler avec garanties contractuelles
Non sensibleSites web publics, environnements de testHyperscaler (AWS, Azure, GCP) acceptable
  1. Quelle est la sensibilité de mes données ?

    Données personnelles (RGPD), secrets commerciaux, propriété intellectuelle, données de santé (HDS), données stratégiques…

  2. Quelles sont mes obligations réglementaires ?

    RGPD, NIS2, DORA (finance), HDS (santé), réglementations sectorielles…

  3. Quel est mon besoin fonctionnel ?

    Services managés avancés (IA, big data) ou IaaS basique ? Un cloud souverain peut avoir moins de services qu’un hyperscaler.

  4. Quel est mon budget ?

    Les clouds souverains peuvent être plus coûteux. Mais le coût d’une violation de données ou d’une amende RGPD est bien supérieur.

  5. Quelle est ma tolérance au risque géopolitique ?

    En cas de tensions internationales, un fournisseur américain pourrait être contraint de couper ses services.

CritèreHyperscaler (AWS, Azure, GCP)Cloud européen (OVH, Scaleway)Cloud SecNumCloud (Outscale, Cloud Temple)Cloud hybride (S3NS, Bleu)
Richesse fonctionnelle★★★★★★★★☆☆★★★☆☆★★★★☆
Immunité Cloud Act
Qualification SecNumCloudPartielle
Indépendance technologiquePartiellePartielle
CoûtCompétitifCompétitifPlus élevéPlus élevé
Écosystème partenairesTrès largeMoyenLimitéLarge (Google/Microsoft)
  • Données sensibles (clients, RH, finance) : privilégier un cloud européen (OVH, Scaleway) ou SecNumCloud si budget disponible
  • Applications métier : évaluer le rapport coût/bénéfice entre hyperscaler et cloud européen
  • Environnements de développement/test : hyperscaler acceptable
  • Données critiques : exiger SecNumCloud 3.2 (Outscale, Cloud Temple, ou S3NS/Bleu selon la stratégie)
  • Données sensibles : SecNumCloud ou HDS selon le secteur
  • Applications standard : cloud européen avec contrat encadrant les transferts de données
  • Obligatoire : hébergeur certifié HDS (Hébergeur de Données de Santé)
  • Recommandé : HDS + SecNumCloud pour les données les plus sensibles
  • Fournisseurs : Outscale (HDS + SecNumCloud), OVHcloud (HDS), Cloud Temple (HDS + SecNumCloud)
  1. La localisation ne suffit pas : des données hébergées en France chez un fournisseur américain restent accessibles aux autorités US via le Cloud Act.

  2. SecNumCloud est une qualification technique : elle garantit ~1 200 points de contrôle de cybersécurité, pas une indépendance technologique totale.

  3. S3NS et Bleu proposent une voie médiane : technologie américaine, opération française, données sous contrôle européen exclusif.

  4. L’ANSSI distingue cybersécurité et politique industrielle : SecNumCloud n’est « ni une décision arbitraire, ni un choix politique ».

  5. Aucun cloud n’est totalement autonome : tous dépendent de composants non-européens (processeurs, firmware, logiciels open source).

  6. Le choix dépend de la sensibilité des données : critique → SecNumCloud obligatoire ; standard → cloud européen recommandé.

  7. Gaia-X est un cadre, pas une solution : pour un cloud souverain, il faut choisir un fournisseur qualifié SecNumCloud.

  8. L’avenir reste incertain : les tensions géopolitiques et l’évolution des réglementations (NIS2, DORA, AI Act) continueront de façonner le paysage.