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Culture DevOps high

Créer un programme Security Champions

21 min de lecture

En 2019, une entreprise de la French Tech peinait à gérer ses vulnérabilités. Avec 200 développeurs répartis sur 25 équipes et seulement 2 experts AppSec, le backlog de vulnérabilités dépassait les 6 mois de retard. Chaque question sécurité devait passer par la file d’attente centrale. Dix-huit mois après avoir déployé un réseau de Security Champions — un volontaire par équipe formé aux bases de la sécurité applicative — le temps moyen de résolution des vulnérabilités est passé de 45 jours à 8 jours.

Ce résultat illustre un principe simple : la sécurité ne peut pas rester la responsabilité exclusive d’une équipe centrale. La vitesse des cycles de développement modernes exige de décentraliser l’expertise vers ceux qui écrivent le code au quotidien.

Ce guide vous accompagne dans la création d’un programme Security Champions, depuis le premier sponsor jusqu’aux métriques de succès. Que vous démarriez de zéro ou souhaitiez structurer un programme informel, vous trouverez une méthodologie éprouvée et des outils concrets.

Imaginons une organisation avec 150 développeurs répartis sur 18 équipes. L’équipe sécurité centrale compte 2 personnes. Chaque semaine, ces deux experts reçoivent des dizaines de questions techniques, doivent valider des choix d’architecture, analyser des alertes SAST et former de nouveaux arrivants. Le ratio 1:75 — un expert sécurité pour 75 développeurs — est courant dans l’industrie, alors que le BSIMM recommande idéalement 1:10.

SituationRatio AppSec/DevTemps moyen de triage
Industrie typique1:1002-5 jours
Avec Security Champions1:100 + champions2-4 heures
Recommandation BSIMM1:10< 1 heure

Dans ce contexte, l’équipe sécurité devient un goulot d’étranglement. Elle ne peut pas répondre à toutes les questions en temps réel, valider chaque PR critique, ni accompagner individuellement chaque développeur. Les délais s’allongent, les équipes contournent les processus pour avancer, et la dette de sécurité s’accumule silencieusement.

La solution n’est pas de multiplier les postes AppSec — les profils sont rares et coûteux. Elle consiste à distribuer l’expertise via un réseau de relais intégrés aux équipes de développement : les Security Champions.

Un Security Champion est un développeur qui conserve son rôle principal tout en devenant l’ambassadeur de la sécurité au sein de son équipe. Pensez à lui comme un « correspondant sécurité » : il n’est pas expert en pentesting, mais il connaît les bonnes pratiques, sait identifier les signaux d’alerte, et peut traiter les questions de niveau 1 sans solliciter l’équipe centrale.

Concrètement, un Security Champion :

  • Reste membre de son équipe de développement (il continue à coder)
  • Consacre 10-20% de son temps à des activités liées à la sécurité
  • Répond aux questions simples de ses collègues (“Comment stocker ce secret ?”, “Cette dépendance a une CVE, que faire ?”)
  • Relaie les bonnes pratiques issues de l’équipe centrale vers son équipe
  • Remonte les problèmes complexes vers les experts AppSec

Modèle hub-and-spoke : équipe sécurité centrale connectée aux champions dans chaque équipe

Ce schéma hub-and-spoke illustre la dynamique : l’équipe sécurité centrale forme et supporte les champions, qui à leur tour diffusent l’expertise et filtrent les questions au sein de leurs équipes respectives. Le flux bidirectionnel permet à la fois de descendre les bonnes pratiques et de remonter les alertes terrain.

Tous les programmes Security Champions ne se ressemblent pas. Selon la maturité de votre organisation et les ressources disponibles, vous pouvez opter pour différents niveaux d’engagement. Chaque modèle a sa logique et son moment approprié — l’erreur serait de viser trop haut trop vite.

Les 3 modèles de programme Security Champions : Awareness, Activity et Hybrid

Le modèle Awareness convient aux organisations qui débutent en DevSecOps ou qui n’ont pas encore de culture sécurité établie. Les champions jouent un rôle de relais d’information : ils participent aux formations centrales, transmettent les alertes importantes à leur équipe, et répondent aux questions de base.

Le temps requis reste modeste : 5-10% de leur activité, soit une demi-journée par semaine maximum. Les compétences attendues sont basiques — il s’agit plus de savoir où chercher l’information que de maîtriser les techniques d’attaque. Ce modèle permet de poser les fondations sans surcharger les volontaires.

Une fois la culture installée, certaines organisations évoluent vers le modèle Activity. Les champions deviennent de véritables acteurs de la sécurité : ils participent aux sessions de threat modeling, effectuent des revues de code orientées sécurité, et assurent le triage des alertes SAST et SCA de leur équipe.

Ce niveau demande 15-20% du temps de travail et des compétences intermédiaires. Les champions doivent comprendre les vulnérabilités courantes (OWASP Top 10), savoir utiliser les outils d’analyse, et être capables d’évaluer la criticité d’un finding. L’équipe AppSec centrale investit davantage dans leur formation continue.

Le modèle Hybrid convient aux grandes organisations avec une culture DevSecOps mature. Les champions combinent les activités des deux modèles précédents et ajoutent des responsabilités avancées : pentests légers, participation aux décisions d’architecture sécurité, contribution aux outils internes, et mentorat des nouveaux champions.

Avec 20-30% du temps dédié à la sécurité, ces champions deviennent de véritables experts techniques au sein de leur équipe. Certaines organisations leur attribuent un titre officiel (Security Engineer embedded, Security Advocate) et valorisent ce rôle dans les parcours de carrière.

Déployer un programme Security Champions demande une approche structurée. Chaque étape prépare la suivante — sauter une marche compromet la pérennité du programme. Le parcours complet prend généralement 3-6 mois pour les premières équipes, puis s’étend progressivement.

Parcours de mise en place en 6 étapes : Sponsorship, Définir le rôle, Recruter, Former, Communauté, Mesurer

  1. Obtenir le sponsorship exécutif

    Sans soutien de la direction, le programme restera une initiative isolée. Vous avez besoin de trois niveaux de sponsorship :

    • Un sponsor exécutif (CTO, CISO, VP Engineering) qui légitime le programme et alloue les ressources
    • Les managers d’équipe qui acceptent de libérer 10-20% du temps de leurs développeurs
    • L’équipe sécurité centrale qui s’engage à former et supporter les champions

    Pour convaincre, préparez un argumentaire basé sur le ROI : réduction du temps de résolution des vulnérabilités, diminution des interruptions pour l’équipe AppSec, montée en compétences collective, et amélioration de la posture de sécurité globale. Chiffrez si possible avec des données internes.

    Obtenez un engagement écrit : un email du CTO confirmant le programme et le temps alloué aux champions évite les remises en question ultérieures.

  2. Définir précisément le rôle

    L’ambiguïté tue les programmes Security Champions. Avant de recruter, documentez clairement ce que le rôle implique et ce qu’il n’implique pas.

    ÉlémentDescription
    Temps allouéPourcentage officiel reconnu par le management (10-20%)
    Activités attenduesListe concrète des responsabilités
    Frontières du rôleLe champion n’est pas responsable de toute la sécurité de l’équipe
    Support disponibleAccès à l’équipe AppSec, formations, outils, budget
    ReconnaissanceComment le travail sera valorisé (objectifs, évaluations, parcours)

    Créez une fiche de poste interne, même informelle. Elle servira de référence pour les recrutements et les discussions avec les managers.

  3. Recruter les premiers champions

    Le recrutement est l’étape la plus critique. Un mauvais champion peut décourager toute une équipe ; un bon champion peut créer un effet d’entraînement positif.

    Critères à rechercher :

    • Volontariat authentique : ne jamais désigner quelqu’un d’office
    • Curiosité pour la sécurité : l’intérêt prime sur l’expertise existante
    • Influence naturelle : respecté par ses pairs, capable de faire passer des messages
    • Aptitude à la communication : sait expliquer simplement des concepts techniques
    • Disponibilité réelle : le temps doit être validé par son manager

    Pour les premières vagues, visez 3-5 champions pilotes dans des équipes variées. Leur retour d’expérience façonnera le programme avant le déploiement général.

  4. Former les champions

    La formation initiale conditionne la crédibilité des champions auprès de leurs équipes. Prévoyez un programme structuré de 40-80 heures étalées sur 2-3 mois :

    ModuleDuréeContenu
    OWASP Top 108hVulnérabilités web courantes, exemples concrets
    Secure coding16hBonnes pratiques adaptées aux langages de l’organisation
    Threat modeling8hMéthodologie STRIDE, exercices pratiques
    Outils internes8hSAST, DAST, SCA utilisés dans l’organisation
    Processus et escalade8hComment remonter, documenter, suivre les incidents

    Au-delà de la formation initiale, planifiez 4-8 heures de formation continue par mois. La sécurité évolue constamment — un champion non mis à jour perd rapidement sa pertinence.

  5. Structurer la communauté

    Un réseau de champions isolés n’est pas un programme. Créez des rituels qui maintiennent l’engagement et favorisent l’apprentissage collectif :

    RituelFréquenceObjectif
    Sync championsBi-hebdomadairePartage de cas concrets, questions ouvertes
    Office hours AppSecHebdomadaireSupport direct par l’équipe sécurité
    Newsletter sécuritéMensuelleVeille, actualités, conseils pratiques
    CTF interneTrimestrielMontée en compétences ludique, cohésion
    Rétrospective programmeSemestrielleAméliorer le fonctionnement du programme

    Le canal de communication (Slack, Teams) dédié aux champions est indispensable. Il permet les échanges rapides, le partage de ressources, et crée un sentiment d’appartenance à une communauté.

  6. Mesurer et améliorer

    Un programme non mesuré est un programme qui dérive. Définissez des indicateurs clairs dès le lancement :

    MétriqueCibleComment mesurer
    Couverture1 champion par équipe% d’équipes avec champion actif
    Engagement> 80% présence aux syncsParticipation effective
    Impact-50% temps résolution vulnérabilitésMTTR avant/après
    Satisfaction> 4/5Survey trimestriel des champions
    Rétention> 80% par anTurnover des champions

    Présentez ces métriques régulièrement au sponsor exécutif. Les chiffres justifient l’investissement et permettent d’ajuster le programme.

Au-delà de la théorie, que fait concrètement un Security Champion dans sa semaine de travail ? Cette vision pratique aide à calibrer les attentes et à préparer les futurs champions.

Les activités quotidiennes s’intègrent naturellement au travail de développement :

  • Répondre aux questions sécurité de l’équipe (« Comment stocker cette clé API ? », « Cette bibliothèque est-elle sûre ? »)
  • Participer aux code reviews avec un regard sécurité, sans bloquer le flux mais en signalant les points d’attention
  • Appliquer les bonnes pratiques dans son propre code, servant d’exemple pour l’équipe
  • Signaler les anomalies repérées lors du développement ordinaire

Ces activités ne demandent pas de temps dédié — elles s’exercent dans le flux normal du travail.

Les malentendus sur le rôle créent de la frustration. Clarifiez ces points avec les managers et les équipes :

Idée reçueRéalité
« Il est responsable de toute la sécurité »La sécurité reste une responsabilité partagée par toute l’équipe
« Il doit tout savoir »Il sait vers qui rediriger les questions complexes
« Il bloque les releases »Il conseille et informe, l’équipe décide collectivement
« Il remplace l’équipe AppSec »Il complète et amplifie le travail de l’équipe centrale
« C’est du travail en plus, non reconnu »Le temps est officiellement alloué et valorisé

Un champion sans outils ni ressources ne peut pas remplir sa mission. L’équipe centrale doit préparer un kit de démarrage et maintenir un environnement de support continu.

Chaque nouveau champion reçoit un ensemble de ressources pour démarrer efficacement :

RessourceDescriptionFormat
PlaybookGuide des situations courantes avec les réponses appropriéesDocument partagé
Checklist code reviewPoints de sécurité à vérifier systématiquementMarkdown / outil de PR
Accès aux outilsSAST, DAST, SCA avec permissions adaptées au rôleComptes configurés
Canal communautéEspace d’échange entre championsSlack / Teams
Temps calendrierCréneau bloqué pour les activités sécuritéAgenda
Contact AppSecRéférent de l’équipe centrale pour l’escaladePersonne identifiée

Le playbook est particulièrement utile pour les premiers mois. Il évite au champion de devoir improviser face à des situations récurrentes : « Un collègue veut utiliser une lib avec CVE critique », « L’équipe QA a trouvé une faille XSS », « Le PO demande de désactiver l’authentification pour un POC ».

La formation initiale pose les bases. La formation continue maintient la pertinence. Voici un parcours progressif :

NiveauFormationEffortNotes
DébutantOWASP Top 10 Training8-16hGratuit, incontournable
IntermédiaireSecure Code Warrior20-40hLudique, adapté au langage
AvancéAppSecEngineer40-80hParcours complet DevSecOps
ExpertSANS DEV54140hFormation certifiante

Les certifications formelles ne sont pas indispensables, mais elles peuvent valoriser le parcours des champions les plus engagés :

CertificationFocusEffort estimé
CSSLPSecure Software Lifecycle~200h
CEHEthical Hacking~120h
CDPDevSecOps Practitioner~80h

Plusieurs organisations ont échoué à pérenniser leur programme Security Champions. Leurs erreurs sont instructives et évitables.

Le piège : Le management valide le programme « en principe » mais ne libère jamais concrètement le temps des champions. Résultat : les champions doivent choisir entre leurs livrables de développement et leurs activités sécurité. La sécurité perd systématiquement.

La solution : Obtenez un engagement écrit avec un pourcentage précis. Incluez les activités Security Champion dans les objectifs individuels. Faites un point mensuel avec les managers sur l’allocation réelle du temps.

Le piège : Pour aller vite, les managers désignent des « champions » sans leur demander leur avis. Ces champions subis n’ont ni motivation ni légitimité. L’équipe les perçoit comme des contrôleurs imposés.

La solution : Communiquez largement sur le programme et ses bénéfices. Organisez des sessions d’information. Laissez les volontaires se manifester. Acceptez que certaines équipes n’aient pas de champion immédiatement.

Le piège : Les champions sont formés initialement puis livrés à eux-mêmes. Sans support de l’équipe AppSec, ils accumulent des questions sans réponse et perdent confiance. L’équipe finit par ne plus les solliciter.

La solution : Maintenez des office hours hebdomadaires. Créez un canal de communication actif. Assurez un temps de réponse maximal de 24h aux questions des champions.

Le piège : Le travail de champion reste invisible dans les évaluations et les discussions de carrière. Les champions voient leurs collègues promus grâce à des features visibles tandis que leur contribution sécurité passe inaperçue.

La solution : Incluez explicitement le rôle de champion dans les critères d’évaluation. Valorisez publiquement les contributions (newsletter, all-hands). Créez un parcours de progression visible.

Le piège : Enthousiasmé par le concept, le programme démarre avec des objectifs de modèle Hybrid : 30% du temps, threat modeling systématique, pentests, formations. Rapidement, les champions s’épuisent et abandonnent.

La solution : Commencez toujours par le modèle Awareness. Progressez uniquement quand les fondations sont solides. Mesurez l’engagement avant d’ajouter des responsabilités.

Un programme Security Champions représente un investissement significatif : temps des champions, formation, outillage, animation. Les métriques permettent de justifier cet investissement et d’identifier les axes d’amélioration.

KPIFormuleCibleInterprétation
CouvertureÉquipes avec champion actif / Total équipes> 80%Déploiement du programme
EngagementChampions participant aux syncs / Total champions> 90%Vitalité de la communauté
MTTR sécuritéTemps moyen de résolution des vulnérabilités-50% vs baselineImpact opérationnel
Escalades évitéesQuestions résolues localement / Total questions> 70%Efficacité du filtrage
SatisfactionScore NPS des champions> 40Qualité du programme

Mesurez ces indicateurs mensuellement pendant la première année, puis trimestriellement une fois le programme stabilisé. La tendance importe plus que la valeur absolue — un MTTR qui baisse régulièrement est plus encourageant qu’un score ponctuel.

Au-delà des chiffres, certains comportements indiquent un programme réussi :

  • Les développeurs posent des questions sécurité avant de coder, pas après le déploiement
  • Les vulnérabilités sont détectées plus tôt dans le cycle de développement
  • L’équipe AppSec centrale reçoit moins de questions basiques et peut se concentrer sur les sujets complexes
  • Les champions restent engagés au-delà de la première année
  • D’autres développeurs demandent spontanément à rejoindre le programme
  • Les équipes sollicitent leurs champions naturellement, sans rappel

Tous les six mois, organisez une rétrospective avec tous les champions et l’équipe AppSec :

  • Qu’est-ce qui fonctionne ? Conserver et renforcer
  • Qu’est-ce qui frustre ? Identifier les irritants
  • Qu’est-ce qui manque ? Besoins non couverts
  • Quelles évolutions ? Passer au niveau suivant

Cette rétrospective maintient le programme vivant et adapté aux réalités du terrain.

Les champions ont besoin d’outils accessibles et bien documentés pour mener leurs activités. Ces guides détaillent les solutions les plus courantes :

Pour approfondir le sujet et adapter le programme à votre contexte :

RessourceTypeDescription
OWASP Security Champions GuideGuideRéférence complète OWASP sur les programmes Security Champions
Security Champions PlaybookPlaybookTemplates et ressources open source prêts à l’emploi
BSIMM Security ChampionsBenchmarkDonnées de benchmark sur les programmes enterprise

Un programme Security Champions réussit quand il résout un problème réel — le passage à l’échelle de l’expertise sécurité — avec une approche pragmatique.

Les facteurs critiques de succès :

  • Sponsorship explicite avec temps officiellement alloué
  • Volontariat authentique des champions
  • Formation continue et support de l’équipe centrale
  • Communauté vivante avec des rituels réguliers
  • Reconnaissance visible du travail accompli
  • Mesure objective des résultats

Commencez avec le modèle Awareness sur quelques équipes pilotes. Mesurez, ajustez, puis étendez progressivement. Un programme qui dure vaut mieux qu’un programme ambitieux qui s’effondre.

Les organisations qui réussissent cette transformation constatent une réduction de 50-80% du temps de résolution des vulnérabilités, une meilleure posture de sécurité globale, et une montée en compétences collective qui bénéficie à tous — bien au-delà des seuls champions.

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